Feu pour feu au Théâtre de Belleville

FEU POUR FEU
CRÉATION – PREMIÈRE FRANÇAISE
Texte Carole Zalberg
Texte édité aux éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller »
Ce texte a reçu le Prix Littérature-Monde 2014 et le Prix des Lycéens d’Ile-de-France 2014.
Mise en scène Gerardo Maffei
Avec Fatima Soualhia-Manet
Assistanat à la mise en scène Francesca Cominelli
Décors et costumes Marta Pasquetti et Federica Buffoli
Création lumière Boris van Overtveldt
Création sonore Lorenzo Pagliei
Aide à l’écriture gestuelle Sonia Alcaraz
Vidéo et photographie Guendalina Flamini
production théâtre de belleville – avec le soutien de lilas en scène
durée 1H15
Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple 75011 Paris
Métro Goncourt (L11) ou Belleville (L2 ou 11) – Bus 46 ou 75
www.theatredebelleville.com
Réservations 01 48 06 72 34 l reservations@theatredebelleville.com
Tarif plein 25€ l Tarif réduit 15€ l Tarif jeune 10€
Tarif abonné 10€

l'affiche

Conférence d’Antony Soron sur « Feu pour feu »

Feu pour feu de Carole Zalberg

ou

Le cri de la littérature monde

 

Plan

I] Le feu sacré du « je »

II] Ecrire sur la ligne de crête

III] « je » ne suis qu’un cri

 

I] Le feu sacré du « je »

 

Carole Zalberg donne ici la parole à un migrant vraisemblablement originaire de l’Afrique subsaharienne, rescapé d’un massacre avec sa fille alors nouveau né. Le récit de ce « damné de la terre », pour reprendre le titre du célèbre essai de Frantz Fanon, rend compte de quinze années d’errance et de survie : depuis l’extraction de la masse des cadavres éventrées dans le pays d’origine jamais nommé jusqu’à la veille de la probable condamnation de sa fille pour incendie volontaire dans le pays rejoint (l’allusion à TF1 p.35 laisse supposer qu’il s’agit de la France).

Sur le plan narratif, nous nous situons donc dans un récit rétrospectif dont on a tout loisir d’imaginer qu’il a été celui du père lors de son témoignage à la barre.  Il est important, pour analyser une œuvre littéraire qui peut être apparentée en première analyse au genre romanesque de se donner deux axes : l’axe narratif donc et l’axe énonciatif, qui, dans le cas présent, nous ramène à la présence du « je » qui aiguille le lecteur (et peut-être aussi les jurés) vers les faits saillants d’une décennie et demi d’épreuves.

Toutefois, le texte de Carole Zalberg se singularise par le système d’écho qu’il instaure ou si vous préférez par son organisation contrapuntique. En effet, l’auteure a choisi de ne pas donner la priorité à une seule voix rétrospective, celle du père, mais bien à deux voix, faisant se répondre le discours châtié du père éprouvé et celui de sa fille enragée. Remarquons que ce deuxième témoignage n’adopte pas une logique diachronique comme le premier. Il ne renvoie pas à une histoire personnelle captée dans sa durée mais bien plus à la relation synchronique de faits récents qui ont conduit à une nouvelle tragédie.

Afin de comprendre les enjeux de ce roman court d’à peine 70 pages, soit l’équivalent de La Montagne de Jean-Noël Pancrazi, il importe par ailleurs d’observer le degré de son ancrage réaliste. Or, si tout est absolument vraisemblable depuis la survie au massacre, jusqu’à l’incendie involontaire de l’immeuble en passant par le passage dans des centres pour migrants, rien ne permet absolument d’indiquer les lieux précis de l’action. Ainsi, tout en restant un récit très concret, très charnel, Feu pour feu tend vers une certaine forme d’universalisme, comme s’il s’agissait d’un récit mythique où les demi-dieux auraient été  supplantés par « les sous-hommes ». A titre exemplaire, la « mer » qui est évoquée page 30 n’est pas nommée ; tandis que l’île rejointe, la trop bien nommée, « Portadora », renvoie plus à une fonction symbolique qu’à un ancrage strictement réaliste. La même remarque étant susceptible d’être formulée quant à la référence de l’énonciateur au « Continent Blanc », page 29.

En clair, dans sa restitution des évènements, l’énonciateur – par parenthèse qui ne se nomme jamais (Comme Ulysse, son nom n’est-il pas « personne ? ») – l’énonciateur ne digresse jamais, pas plus qu’il de délaye son évocation : comme si il y avait à la fois urgence à témoigner d’une épreuve commune, d’une vie de peine qui ne peut pas ne pas laisser des traces et des blessures et impossibilité de faire autrement, c’est-à-dire d’aller à l’essentiel, sans fioritures, en adoptant le récit brut fatalement par nécessité parce qu’il y a des histoires où seuls les faits vécus et subis comptent.

Il est à noter que dans sa restitution de l’affaire, sa fille, qu’il a prénommée Adama (est-ce un hasard ? Adama celle qui est issue de la terre en hébreu) adopte un mode de restitution des évènements assez similaire en allant à l’essentiel : soit à une histoire de filles qui dégénère.

 

 

II] Ecrire sur la ligne de crête

 

Le titre de cette deuxième partie a de quoi intriguer. Pourtant, il semble susceptible de mettre en perspective non seulement la singularité de l’écriture mais aussi de la démarche de Carole Zalberg. En effet, le récit qu’elle nous propose est quasi immédiatement productif d’images mentales. Sa publication en 2014, par parenthèse la même année qu’Indétectable** de Jean-Noël Pancrazi, focalisé sur l’existence chaotique d’un travailleur clandestin en France, nous renvoie de fait à une somme d’images dont nous abreuvent les différents medias audiovisuels.

Le parcours du personnage est de fait un parcours que nous avons en tête : son visage qu’il ne s’attarde pourtant jamais à décrire ayant quelque chose de ces visages souillés, trempés de sueur que nous avons observés, avec effarement sur nos écrans panoramiques.

Ecrire sur la ligne de crête, revient par conséquent pour l’écrivaine à s’emparer d’un sujet d’époque en trouvant des entrées singulières pour évoquer – si l’on peut dire ce « déjà-là » dans nos têtes d’occidentaux. Or, c’est bien ici où commence  l’épreuve de l’écriture, dans cette recherche d’un autre regard, d’une autre formulation pour aboutir au bout du compte à une autre représentation de l’autre (à la fois plus juste et plus brute).

Etonnante voyageuse, Carole Zalberg, sillonne les visages, observe les différences, tient compte de tout ce qui est montré non seulement aux actualités, sur les réseaux sociaux mais aussi au cinéma. L’écrivain de notre temps est plus que jamais poreux, perméable à tout ce qu’il voit, à tout ce qu’il découvre, ouvert sur le monde et sur les images du monde. Aussi, faut-il, me semble-il, faire un sort à l’influence cinématographique présumée sur l’écriture littéraire et se rappeler qu’outre les histoires de clandestins, la filmographie actuelle a fait entrer dans son champ de vision de nouveaux personnages, au nombre desquels, les bandes de filles, pour reprendre le titre du film exceptionnel de Céline Sciamma, Bande de filles (2015).

Clandestins, adolescentes sans foi ni loi autre que celle du groupe, les images produites par la lecture de Feu pour feu nous ramènent inlassablement aux faits divers qui nous interpellent sans cesse et nécessairement, par réfraction, à une société qui s’interroge avec une cruelle angoisse sur l’instabilité produite par sa perpétuelle recomposition.

 

 

III] « Je » ne suis qu’un cri

Ainsi, il s’agit de montrer en quoi le récit de Carole Zalberg parvient à se singulariser. Dans quelle mesure, plus précisément il parvient à déjouer les poncifs et l’horizon d’attente du lecteur ?

. Un premier élément de réponse serait sans doute à chercher dans le titre qui ramène d’emblée à l’adage « Œil pour œil, dent pour dent ». En ce sens, celle qui a subi l’extermination des siens par les flammes devient quinze ans après celle qui extermine par une flamme dévastatrice. Ce serait ainsi comme si, la bêtise d’Adama, mettre le feu à la boîte aux lettres de la rivale de sa copine, ne pouvait être vénielle, tant la jeune fille est conditionnée voire déterminée par le feu exterminateur. Par là même, le mot « feu » peut être considéré dans le récit de Carole Zalberg comme un mot « rayonnant » ou si vous préférez un mot « générateur ».

A ce titre, le récit qui semble se dérouler d’un trait – le lecteur comme l’énonciateur ayant à peine le temps de reprendre son souffle – est porté par l’ambivalence du feu – feu sacré / feu des enfers. Sans aller trop loin sur ce premier argument en faveur de la singularité du récit, nous dirons tout de même que souvent, un récit bref et fort est porté par une métaphore génératrice d’écriture et non seulement par le désir de raconter une histoire :

Je vous lis la page 41 – peut-être la plus brûlante du livre –

. Un deuxième élément, j’y insiste, c’est le système énonciatif du roman que je qualifierai de sous-jacent. En effet, comme indiqué précédemment le contexte d’énonciation n’est jamais explicitement révélé. Qui parle à qui ? Peut-on répondre clairement à cette question ? Pas sûr. Et pourtant, cette affaire énonciative est plus complexe qu’elle n’y paraît au premier abord. Nous avons en effet, évoqué plus avant la notion de système contrapuntique : le témoignage du père, alternant avec celui de sa fille coupable d’un crime par inconscience. Or, ce texte brut à double voix n’a-t-il pas en réalité plusieurs destinataires ? D’un côté, un père qui (hypothèse) témoigne au procès de sa fille et donc, corrélativement un père qui se révèle à sa fille, qui s’adresse à elle…  Sans doute d’ailleurs pour la première fois tant on a toutes les raisons de présumer son caractère mutique.

Et de l’autre côté, une fille qui s’adresse (hypothèse toujours) elle aussi à la cour, aux jurés mais aussi forcément à son père… Sans doute d’ailleurs, elle aussi pour la première fois : elle qui fut dans le récit de son père au sens étymologique « l’in-fans », celle qui n’a pas de voix.

Système énonciatif complexe par conséquent rendu d’autant plus mystérieux que l’écriture fragmentaire de Carole Zalberg développe un récit sans jamais combler les ellipses. Remarquons, en outre, que ces deux voix qui se répondent sans s’adresser directement l’une à l’autre correspondent en réalité à deux langues bien distinctes. Le père adopte la langue française en la mettant à l’épreuve de son émotion tandis qu’Adama, elle, s’exprime dans son langage, soit dans une syntaxe et un lexique complètement transgressifs par rapport à la norme linguistique francophone. A tel point, d’ailleurs, – expérience de lecteur que j’assume pleinement – qu’on a tendance en première lecture à passer rapidement sur les sections en italique où la jeune fille s’exprime – comme si sa manière de parler était en elle-même condamnable ; comme si ce qu’elle exprimait était sans fond, sans sujet, sans objet ; comme si, au bout du compte, elle n’était qu’une écervelée. Réflexe de lecture conditionné qui ne fonctionne en réalité qu’un temps à cause de la curiosité que finit par provoquer ce patois des cités et qui oblige à prendre le texte à rebours, à ralentir la lecture, à revenir en entière et à traduire cette oralité décapante, désarmante, dérangeante, expression du plus grand écart, de la plus grande altérité entre elle et nous, hypocrites lecteurs…

. Ce qui me mène au troisième élément qui fonde à mon sens la singularité du texte : à savoir son caractère trans-générique. En effet, ce texte qui ne peut strictement être apparenté à un roman, met en réalité en tension récit, théâtralité et poésie. Bien entendu, il ne peut stricto sensu être apparenté au genre dramatique. L’auteure ne l’a pas voulu ainsi en ne donnant aucune indication de mise en scène. Pourtant, le lecteur pressent la possibilité d’un transfert de ce récit à la scène. Nous reviendrons dans un instant sur ce point en compagnie de Carole Zalberg. Mais avant, comment ne pas mettre en perspective la poéticité d’une écriture née d’une parole, ou plus exactement d’une parole déversée, proférée, qui cherche à rendre compte des évènements en les rendant visibles, palpables. Feu pour feu se fait ainsi miraculeusement un texte que l’on sent, que l’on touche que l’on entend : pas besoin d’accompagnement iconographique pour que les images mentales naissent en nous.

Exemple page 53.

Vertus des comparaisons des métaphores mais aussi et surtout – élément fondamental – vertus de la transmission orale d’où est issue la transcription écrite. Je ne dis pas, je n’ai aucun moyen de prouver que Carole Zalberg a, comme Flaubert, gueulé son texte avant de le coucher sur papier… Je dis simplement (et fermement) qu’il pourrait nous apparaître comme un sorte de captation audio de paroles humaines trop humaines : en sachant bien entendu le travail qu’il a fallu faire sur le texte pour le rendre aussi dense, aussi juste, aussi implacable.

 

 

 

Conclusion

Feu pour feu a reçu en 2014 le « Prix littérature monde ». Le concept même de « littérature monde » ayant été défini dès 2007. Prix amplement mérité pour une œuvre qui démontre que l’imaginaire d’un écrivain est à la fois extensible et remodelable. En effet, si Chez eux renvoyait clairement à l’ascendance de l’auteure, Feu pour feu s’en éloigne a priori nettement. Or, ce contraste apparemment flagrant entres les deux récits brefs se saurait occulter la connivence profonde qui les lie. L’existence de la mère de Carole Zalberg n’a-t-elle pas été déterminée par des pogroms ? De l’époque contemporaine à l’époque ultra-contemporaine, de l’Europe de l’Est à l’Afrique, le centre de gravité de son écriture n’a-t-il pas fait au fond que se déplacer. Et de fait, l’auteure en le déplaçant n’a en rien coupé son fil conducteur : comme Chez eux, Feu pour feu n’est-il pas fondamentalement un récit de filiation ?

 

Antony Soron

Maître de conférences HDR ESPE Paris Sorbonne

Conférence sur « Feu pour feu » à l’université inter-âges.

Pour inaugurer, le 9 février 2017, son cycle de conférences intitulé : LES VOIX FÉMININES ET SINGULIÈRES DU ROMAN ACTUEL, Antony SORONMaître de Conférences de  Lettres à l’ESPE, à présenté « Feu pour feu »

Conférence d’Antony Soron sur « Feu pour feu »

et en a profité pour s’attarder sur les enjeux de l’adaptation théâtrale en présence de Gerardo Maffei, metteur en scène, et Assane Timbo, comédien qui portera seul le texte au Théâtre de Belleville à partir du 19 avril. Dates et horaires là.

Voici quelques photos de ce bel après-midi:

A l’écoute

complices

attentifs ensemble

copyright Laura Poignet

A l’écoute II

copyright Laura Poignet

A l’ASIEM, Salle de Théâtre

copyright Laura Poignet

Assane lit

Soirée Lancelote, les discours

Massa, le 10 juin 2016,

Chère Lancelote,

Tu as lancé le mot, je l’adopte volontiers car oui, décidément, chevalière, ça fait un peu trop grosse bagouze à armoiries au doigt, pas vraiment notre genre, même si, soit dit en passant, nous aimons toutes les deux beaucoup les bagues.  Quel honneur tu me fais de me demander de t’introniser aujourd’hui dans l’ordre des Arts et des Lettres, d’officialiser en quelque sorte ton investissement sans faille (mettre un peu d’ordre, c’est toujours important) dans ce champ que tu arpentes et où tu rayonnes depuis des années par tes livres et ton engagement à la Société des Gens de Lettres. C’est par ce petit bout là que je t’ai connue et appréciée, ô combien, lorsque je suis moi-même entrée par la porte du fond pour m’asseoir à un bureau qui me semblait un peu trop grand pour moi et que tu as beaucoup contribué à ramener à la juste taille. Le reste est ensuite venu comme de source. Je t’ai lue, avec intérêt, émotion, admiration, et j’ai été soulagée d’être touchée par tes livres après l’avoir été par toi. Ce n’est jamais gagné après tout cette histoire-là. On peut être une magnifique personne et écrire avec des sabots…

Sabots… mais j’y pense… à Lancelote, il faut bien sûr une monture. Une jument blanche immaculée à selle, harnachement et pompons verts, ou à la robe isabelle ou mieux, buckskin, parce que c’est doré, rare et raffiné, à ton image, ou pourquoi pas une licorne, comme celle de la dame de Cluny, en son champ fleuri peuplé de lapins blancs et de petits oiseaux, ou bien carrément un TGV enluminé filant à vive allure ou un avion long-courrier pour aller encore plus loin et plus vite, un bateau contre les vapeurs, un pédalo pour le fun, une patinette pour plus de légèreté. Qu’importe, tous les moyens te sont bons pour te propulser, tu t’accommodes de tout dans ta magnifique énergie, tu peux alterner, varier les tempos, comme tu sais si bien le faire dans ta façon de te vêtir en grande coquette que tu es, tantôt longue dame fleurie, tantôt garçonne, gavroche ou rockeuse. Brouiller les codes, lamé et short, tatanes et dos nu, glisser d’un univers à l’autre, tantôt ici tantôt là, avec grâce, fluidité et aplomb, oui, ça tu sais faire.

Hommage donc à Lancelote, la femme-femme, c’est-à-dire au four et au moulin, plurielle, 99 en une, une vraie affaire, sur tous les fronts, avec obligation d’excellence, de réussite dans tous les domaines, c’est à ce prix, tu le sais bien, qu’on est femme visible en ce monde. Je salue l’amoureuse, la voluptueuse, la mère-maman – un cœur gros comme ça, toujours un œil sur le frigo, c’est qu’ils ont de l’appétit mes quatre hommes ! –, accessoirement mère d’un girafon nommé Pepper dont une foule d’amis conquis suit les aventures quasi quotidiennes au fil de subjuguantes chroniques facebookiennes.

Hommage à l’écrivain – écrivaine – qui d’œuvre en œuvre défriche son champ sensible, creuse au plus profond de l’intime et de l’Histoire, la grande, et du verbe, généreux, houleux, comme une vague, ou rocailleux, tranchant, semé de mots machette, invente des langues, gratte les croûtes, desquame les vieilles peaux, dénoue les nœuds intimes.

Hommage à la lectrice, car tu lis tes pairs, oui, et les lis bien, les jeunes, les vieux, les nouveaux, les confirmés, toujours à l’affût de beaux textes, de sensations inédites, de rythmes syncopés, de sambas, de motets, de raps littéraires, ne ménageant ni ton temps, ni ta peine, ni tes enthousiasmes pour porter la belle parole (hommage au passage à tes insomnies qui te permettent d’avaler des bibliothèques entières pendant que d’autres dorment, ce qui ne t’empêche pas de commencer ta journée fraîche et rose, il n’y a décidément pas de justice en ce monde ). Quand tu aimes, Carole, tu ne comptes pas, tu partages tes chouchous en librairie, sur les ondes, les salons, les réseaux sociaux. Au siècle des Lumière, chère dame de lettres, tu aurais été une Ninon de Lenclos et tu aurais tenu salon.

Hommage à la femme engagée, ma secrétaire générale, en lien étroit avec les écrivains, ne cessant d’ouvrir portes et fenêtre pour faire entrer de la vie, de nouveaux talents, de belles personnes, ici, dans cette maison des auteurs. On te doit la refonte des formations, une résidence sensationnelle avec Patrick Goujon, dit le magnifique, de nouveaux types de soirées autour de revues ou 100% Gaitet à tout casser à l’occasion de la remise de nos prix révélation, des partenariats avec la Corrèze et la Bretagne. Ouvrir, faire lien, tout est bon pour donner de la visibilité et du sens, en grande complicité avec les gens de Massa. Tu sais combien je suis heureuse du duo que nous formons. Duo complice, joyeux et inoxydable ponctué de belles envolées et de salutaires fous rires.

Ah ton rire, chère Lancelote !  Hommage à ce divin grelot, hennissement en cascade de perles qui déferle dans les couloirs, dévale les escaliers, traverse les murs de Massa.

Et puis hommage aussi à la musique et à la danse lorsqu’ils te tiennent d’un bout de la nuit à l’autre, hommage aux bulles et aux cafés gourmands qui émaillent ton parcours de bonne vivante.

Hommage enfin à la femme mystérieuse, poreuse, qui ressent tout très fort, et à ta capacité intacte d’émerveillement.

Le temps est venu d’épingler délicatement cette médaille au revers de ta veste, merci d’en porter une pour m’éviter de te piquer le sein. Je n’ai pas l’habitude, c’est une grande première pour moi. Tu m’avais parlé d’une formule cabalistique, quelques mots codés repérés sur internet que j’aurais dû prononcer pour t’introniser comme il se doit, mais tu ne les as pas retrouvés. Je me contenterai donc de déclarer, au nom du Président de la République, que tu l’as bien méritée.

Marie Sellier

Marie Sellier et Carole Zalberg

La première fois de ma vie que j’ai reçu une distinction, un prix en l’occurrence, c’était déjà ici, à la Sgdl, en 2008, pour un roman jeunesse. J’étais terrifiée à l’idée de prendre la parole en public et je me souviens d’avoir attendu mon tour, tardif, le cœur dans la gorge. Le moment venu, j’ai parlé à toute allure en fixant un point flou dans la salle, et j’avais les jambes tellement molles et tremblantes que j’ai eu du mal à retourner m’asseoir.

C’était une première fois et toutes les premières fois sont utiles, même quand on ne s’en est pas très bien tiré.

 Aujourd’hui, je ne dirai pas que je suis à l’aise (la preuve, j’ai besoin de ce papier) mais j’ai appris à profiter de ces moments où tous les pôles de mon existence se rejoignent.

Je m’explique : la plupart du temps, il y a ma vie de famille d’un côté et ma vie professionnelle de l’autre avec des ponts entre les deux, bien sûr, des amis liés à l’une et à l’autre, l’attention des miens sur ce que j’écris, sur mon implication ici, aussi. Mais malgré tout, je suis toujours un peu morcelée.

Aujourd’hui, autour de moi, comme il y a huit ans lors de la remise des prix, et à quelques trop rares occasions,  il y a ma merveilleuse tribu de beaux garçons, des membres de ma famille réelle ou choisie, des amis de tous horizons et de plus ou moins longue date, de l’enfance à la maturité, un grand nombre des personnes formidables avec qui je travaille comme écrivain ou comme secrétaire générale. Aujourd’hui, tous mes mondes sont réunis et cela suffit à ce que le bonheur l’emporte très largement sur la nervosité.

Il y a notamment Henia, ma mère peintre, à qui je dois sans doute ma façon d’appréhender l’écriture comme un geste, une confrontation sensuelle à la matière, ma mère ancienne enfant cachée que la France – la langue française surtout – a accueillie et réparée.

Il y a Paul, mon mensch de père, dont la générosité et la douceur sont une constante inspiration et qui m’a donné très tôt le goût des littératures, étrangères surtout et plutôt contemporaines.

Je ne citerai qu’eux, car il me faudrait, sinon, citer un à un chacun d’entre vous qui, d’une manière ou d’une autre, m’êtes tous chers.

Je suis en tout cas heureuse et émue d’être faite chevalière en votre présence, dans cet ordre des arts et des lettres inspirant, salutaire même, par les temps qui courent, puisqu’il soutient la création, puisqu’il affirme l’importance de l’art pour rêver, construire et préserver une société qu’on voudrait harmonieuse, libre et juste.

Si cette médaille récompense un engagement, je m’engage à mon tour à en demeurer digne et ne jamais négliger les causes collectives, à ne pas oublier qu’on n’est rien sans l’autre et que le chemin est toujours plus beau quand il est partagé.

Si elle salue une œuvre, je promets d’aller toujours chercher les mots au plus profond, dans ce fonds d’émotions, de souvenirs, de murmures et de cris, les siens et ceux qui se sont pris aux filets sensibles de l’écrivain,  dans ce fonds où nait la vérité du roman.

Merci très sincèrement à tous d’être là.

Carole Zalberg

 

Hénia, ma mère peintre, et Paul, mon mensch de père.

Hénia, ma mère peintre, et Paul, mon mensch de père.

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Ma merveilleuse tribu de beaux garçons

La conférence d’Antony Soron sur « Chez eux »

Dans le cadre d’un cycle sur le roman court à l’université inter-âges de la Sorbonne, la conférence d’Antony Soron du 25 mars 2016 :

Chez eux

Carole Zalberg

Actes Sud 2015 (2004)

Vous connaissez tous le vers de la chanson de Jean Ferrat, « le poète a toujours raison ». Si tel est le cas, sans doute est-il primordial pour celui qui s’intéresse aux livres, comme nous tous ici, lecteurs fondus enchaînés, écrivants de passage ou de durée, de tendre l’oreille vers ce que les poètes nous disent des enjeux de l’écriture littéraire.

Aussi, souvenons-nous un instant de l’injonction de Verlaine à l’intention de ses pairs, ceux qui s’engagent à défendre « la poésie avant toute chose ».

Souvenons-nous du slogan de son art poétique tant et tant étudié au collège et au lycée : (je vous écoute…)

« Prends l’éloquence et tords lui son cou »*.

De la poésie à l’écriture narrative, le credo ne conserve-t-il pas toute sa pertinence ?

Relisons ainsi un extrait de Feu pour feu*, par parenthèse, prix Littérature-monde en 2014 ; extrait judicieusement placé en quatrième de couverture de ce roman – très court – de 72 pages à peine

(que je mettrai au programme lors de mon prochain cycle de conférences),

où non seulement chaque mot compte mais aussi chaque silence aussi important au fond que le souffle de vie qui inspire la parole du locuteur en attestant de sa présence réelle au monde:

Je couvre, en te parlant, l’entre deux – mort/vie, lieu noir/lieu blanc, hier/demain – où nous allons des jours durant, suspendus comme viande dans un temps qui n’est pas fait pour être vécu mais franchi, respiration réduite au plus mince filet, rêves bridés, métabolisme à l’économie, et je t’emporte, ma valeureuse, emmaillotée dans les mots du pays que nous tentons de fuir.

Après avoir ajouté en affichant le texte * tout juste lu prosaïquement de ma lourde voix gasconne que le souffle de la texture littéraire commence à la virgule, je vous présente enfin Carole Zalberg qui nous fait l’honneur de nous accompagner tout au long de la conférence et des échanges à suivre…

***

Présentation

Aujourd’hui, je limiterai la conférence à seulement 45 mn pour nous permettre des entretiens plus approfondis dans la continuité du propos.

***

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet – soit le récit au programme, « Chez eux »*, quelques mots sur celle qui nous fait donc l’honneur d’être présente avec nous aujourd’hui.

Comme vous l’indique la quatrième de couverture de l’édition de poche, Carole Zalberg n’est pas la moindre des écrivaines dans le paysage littéraire d’expression française. Son roman, A défaut d’Amérique*, actuellement en cours d’adaptation pour le cinéma, si mon information est bonne, a reçu par exemple en 2012 le prix du roman métis des Lycéens. Nous retiendrons, en outre, dans cette brève bio-bibliographie, que notre auteure de référence est aussi animatrice d’ateliers d’écriture en milieu scolaire, ce qui vous l’aurez compris, pour moi, formateur à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education de Paris, constitue un gage d’authenticité. Il faudrait ajouter évidemment tant et tant de cordes à l’arc de cette auteure polygraphe, adepte d’une écriture dense, intense et tout à la fois juste, précise comme ces mots que l’on entend durant l’enfance et qui restent gravés à jamais dans notre imaginaire et notre mémoire.

Vous l’aurez compris, ce qui m’attire dans cette œuvre d’écrivaine tout le contraire en somme d’un écrit vain*,

Œuvre d’une écrivaine ≠ écrit vain

c’est ce même fil que j’essaie de tirer depuis nos premières séances et qui a présidé à mes choix forcément subjectifs pour constituer le corpus – pensez à Anne Hébert, Ying Chen ou Kim Thuy*

; ce qui m’attire donc c’est l’origine de la textualité zalbergienne, autrement dit sa matrice poétique fondamentale, essentielle, primordiale. Car notre auteure est bel et bien un poète avant toute chose ; une poète qui publie par parenthèse ; un poète donc qui ne peut s’effacer complètement me semble-t-il devant son double romancier…

Je vous conseille d’ailleurs pour rentrer dans son œuvre, le blog de Carole Zalberg où sont consignés entre autres quelques textes poétiques*.

Fidèle à la règle de trois qui régit par tradition les études littéraires et notamment la dissertation, je vous propose maintenant le plan suivant* pour l’étude de Chez eux….

I] La dette de la romancière

II] Eloge de l’institutrice

III] L’adulte qui écrit avec des yeux d’enfants.

Je rappelle quand même avant le développement de mon propos, le Synopsis de ce récit, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu :

Chez eux narre avec pudeur près de deux années de la vie d’une petite fille juive venue de Pologne en France avec sa famille et confiée seule à des fermiers de Haute-Loire. Inspiré par l’histoire de la propre mère de l’auteure, le texte entretient subtilement la mémoire des enfants cachés de la Seconde Guerre mondiale et de ceux qui les ont aidés malgré les risques encourus.


 

I] La dette de la romancière

Nous l’avons dit, le sujet de notre récit d’étude n’est pas directement autobiographique. Plus précisément, il implique l’autre, autrui, soit la mère de l’auteure en tant que sujet littéraire et corrélativement en tant que prisme d’une réalité historique. De fait, évoquer l’autre, donner pour ainsi dire une voix à son existence, même s’il s’agit pour le dire en pastichant Baudelaire de sa semblable, sa mère, ne va pas de soi.

En tant qu’écrivain quel est « mon » droit de m’accaparer la vie de l’autre – fût-il ma génitrice ? L’acte de fictionnalisation relève ainsi nécessairement sinon d’une trahison au moins d’une interprétation à visée reconstitutive. D’où, à mon sens tout au moins, le choix d’écriture de Carole Zalberg, choix, nous l’aurons compris, d’une écriture brève, sans fioriture, sans effet trop marqué, sans étalage descriptif :

« Aux beaux jours on trouvait des fruits à chaparder sur l’arbre, on se chauffait les os pour oublier le vide dans le ventre. Mais en hiver, les allers et retours à l’école devenaient une torture » (p.59).

Nous avions déjà désigné Le premier jardin d’Anne Hébert comme une anti-saga romanesque et de Kim Thuy comme l’anti-épopée des boat-people. Or, ce qui relie justement et Chez eux c’est peut-être cela, évoquer une vie pour suggérer implicitement d’autres vies. Ne pas surestimer une vie, aussi aventureuse soit-elle, en ce sens que cette vie est nécessairement duplicable à d’autres vies en l’occurrence ici d’enfants cachés.

Il y a, par là même, une forme de pudeur naturelle de l’expression à adopter. Ne pas trop en dire ou pour le dire familièrement ne pas trop en faire. Chaque anecdote a dans le récit son importance relative. A tel point que justement ce récit pourrait être qualifié d’anecdotique. Evidemment, pas dans une perspective critique péjorative, vous vous en doutez. Non, plutôt dans la perspective d’écriture adoptée : ne pas surjouer les épisodes narrés, ne pas enflammer le récit, et surtout éviter le pathos à outrance : rester finalement à hauteur de petite fille, de jeune femme en devenir, respecter la pudeur de la personnalité originelle, réelle, vecteur de toute cette évocation narrative.

Et puis, sans doute n’est-il pas si facile de rentrer dans les pensées de sa propre mère, soit flirter entre guillemets avec ce qu’elle a su communiquer et bien entendu ce qui est resté incommunicable. L’écriture apparaît ainsi comme une rencontre délicate, subtile, entre une vie vécue et une vie restituée par le récit.

Ecrire le lien, c’est écrire la mémoire. Et la mémoire, principe vital de l’écriture de Carole Zalberg, relisons ses poèmes, relisons aussi A défaut d’Amérique*, cela veut dire comme chez Kim Thuy non pas ouvrir les vannes d’un flux envahissant ou torrentiel mais laisser couler le ruisseau, voire le filet d’eau qui atteste le plus justement d’une présence réelle à ne pas ignorer par les générations à venir. J’ai omis de préciser dans mon introduction bio-bibliographique que notre auteure est mère de trois enfants.

Je crois vous l’avoir déjà exprimé et je sais d’ailleurs que beaucoup parmi vous en sont convaincus pour me l’avoir déjà écrit ou dit : la justesse d’un roman court tient sans doute à sa note de départ, à la capacité pour le dire autrement de sa première page à donner le « la ».

C’est pour cela qu’au moment du choix en librairie de tel roman court ou de tel autre, il ne faudrait sans doute pas se cantonner à lire la quatrième de couverture silencieusement et respectueusement : il faudrait et je vous l’ai déjà dit et répété ouvrir le livre et demander à quelqu’un qu’il vous écoute lire à haute-voix sa première page. D’accord on vous prendra peut-être pour un fol esprit mais le jeu n’en vaut-il pas la chandelle…

Testons l’expérience en votre présence en lisant l’incipit du récit de Carole Zalberg !

Lecture incipit

Vous l’aurez compris, certains écrivent à grands coups de pinceaux, d’autres avec leur poing rageur empoignant la plume… Notre auteur use d’une pointe fine qui touche ici sa cible sans blesser son destinataire.

II] Eloge de l’institutrice

Ceux qui ont participé au cycle de conférences l’année dernière connaissent mon admiration pour Jeanne Benameur et notamment pour son récit, Les Demeurées*, (2002 pour l’édition de poche) focalisé sur la relation entre une institutrice salvatrice et une petite fille que les bonnes âmes du village considèrent tout aussi arriérée que sa mère marginale surnommée « la varienne ». En disant cela, je tisse naturellement un lien avec notre récit d’étude où si j’ose dire des mères de substitution se dessinent en lieu et place de la mère absente par nécessité. Je passerai vite sur le cas le mère Poulou, personnage pourtant beaucoup plus riche que ne pourrait le laisser présager sa massive présence, ses manières frustres et son langage peu châtié. Je m’attarderai davantage sur le personnage de Mademoiselle Tournon, l’institutrice qui va capter l’intelligence singulière de la nouvelle venue dans sa classe et la révéler à elle-même. Personnage sur lequel revient l’épilogue dans deux paragraphes exemplaire de l’écriture de Carole Zalberg en quête du mot le plus juste et chargée d’émotion rentrée.

Lire page 95

Ainsi, il me semble que la grande justesse du récit de Carole Zalberg consiste à éviter la stricte focalisation sur un sujet unique en l’occurrence sa mère. Ce qui est très intéressant, c’est de pouvoir suivre le regard du personnage dirigé vers les autres. Autrement dit, l’hommage de l’écrivaine ne va pas qu’en direction de sa mère, de son courage, de sa détermination ; il se tourne aussi vers ceux et celles, dont au premier chef l’institutrice, qui ont sauvé la petite fille. Narrativement, il est d’ailleurs tout à fait fructueux que la douceur de Melle Tournon s’oppose à la rudesse de la mère Poulou. Sans doute, la survie mentale de la petite fille a-t-elle tenu à cette double relation. Pour ce qui concerne spécifiquement le rôle de l’institutrice, il faut insister sur sa bienveillance, sur sa pénétration de l’intériorité de la petite fille. Il faut insister aussi, comme c’était d’ailleurs déjà le cas dans la trajectoire existentielle de Kim Thuy rapportée rétrospectivement par l’auteure d’origine vietnamienne, sur la force primordiale de la maîtresse, à savoir rendre possible l’acquisition d’une autre langue que la langue maternelle en même temps que toute la culture qui s’y réfère ou si l’on préfère son aptitude à ouvrir le champ des possibles en un autre lieu que celui d’origine.

En quelque sorte, l’institutrice permet à la fillette d’accéder à des moments de grâce, comme si, cette rencontre providentielle tenait à un épisode de conte et que Mademoiselle Tournon avait quelque chose d’une fée. Je n’abuse pas de citations mais l’observation d’indices textuels permettrait d’attester de cette sublimation de l’institutrice par le regard de la petite fille.

Ce dernier élément m’amène tout naturellement à la troisième partie de mon propos :

II] L’adulte qui écrit avec des yeux d’enfants.

Qui a lu Chez eux ne sera pas surpris que Carole Zalberg ait écrit un roman pour la jeunesse, Le jour où Lania est partie*, par ailleurs primé en 2008. En effet, le défi sinon le pari de l’écriture est ici de retracer un parcours de vie avec des yeux d’enfant. Des yeux d’enfant, oui mais des mots d’adulte. D’où le risque d’une artificialité, d’une distorsion. D’où le risque aussi d’une simplification de la syntaxe, du lexique, comme une régression nécessaire de la palette stylistique pour atteindre une sorte de juste expression de petite fille. Bien entendu, ce qui est en jeu dans l’écriture de Carole Zalberg relève d’une toute autre ambition expressive. D’abord, parce que ce qui est narré s’inscrit sur le linceul de l’histoire contemporaine peu à peu couvert par la noirceur de l’antisémitisme ; ensuite parce que ce dont il est question ici c’est d’un déplacement (ou plus exactement de plusieurs déplacements forcés). Ce dont il est question, enfin, c’est de l’agression contre une identité voire une présence ancestrale. Relisons à ce propos un échange entre cousines qui n’est pas sans faire penser au dialogue surréaliste entre le père et le fils mis en scène par Roberto Begnini, dans La vie est belle*.

Je cite page 19

(la petite fille est encore en Pologne mais vient de changer de logement)

Il y a par conséquent, la terreur de l’emprisonnement, la peur de la solitude, l’arrachement des siens. Il y a par là même l’hyperbole de la grande histoire qu’il aurait été facile d’agiter tant ce monde d’hier pour paraphraser Stephan Zweig était propice en tragédies paroxystiques. Pourtant, quelque chose résiste dans l’écriture de Carole Zalberg à la peinture de ces déflagrations monumentales. Tout simplement, car l’auteure ne cesse d’écrire à hauteur de petite fille, qui entend des choses, qui voit des êtres sombres, qui perçoit les échos des drames, certes mais qui, en dépit des moments cruels qui la mettent à l’épreuve ne cesse de vibrer envers et contre tous à l’unisson d’un imaginaire qui la relie indéfectiblement à sa mère. Il y a par conséquent, la suggestion d’un phénomène de résistance, par le rêve, par le souvenir, oserais-je dire par le beau : le visage du cousin Adriel qui contrebalance celui du monstre moustachu par exemple.

On suit ainsi, le voyage d’Anna comme il s’est probablement déroulé, soit dans tout ce qu’il a de plus éprouvant et de plus magique. A ce titre, je voudrais faire le lien entre ce que je dis et un récit court de Georges Steiner, Le transport de A H*, (poche 1991) qui évoque les sentiments qui animent des Juifs qui après l’avoir traqué retrouve le Führer en Argentine. Et toute la différence entre ces adultes et la petite fille tient aux moyens mis en œuvre pour résister à l’accablement. Les adultes dont parlent Steiner pour se forcer à ne pas renoncer à leur entreprise en milieu hostile se rappellent tous les forfaits du criminel et les saignées familiales dont il s’est rendu coupable. A l’inverse, la petite fille se protège naturellement du désespoir par la voie du souvenir, par une application méthodique à réentendre les voix chères qui se sont tues, à ne pas se résigner à ne plus être une petite fille, à s’agripper à chaque parcelle de vie qu’on lui propose.

Et puis, et je finirai sur ces mots,

il y a quelque chose de fondamental dans le récit que nous propose Carole Zalberg quelque chose qui en dédouble les enjeux. En effet, en écrivant à partir de l’épreuve vécue par sa propre mère, elle tire un autre fil, celui qui lie Anna avec sa propre mère Ethel. La barbarie nazie a brûlé des vies, coupé les ponts entre les mondes, avalisé la détestation du bouc-émissaire mais elle n’a pu abolir ce que la mère d’Anna n’a cessé de promouvoir tout au long du voyage d’exil, la réelle et indéfectible présence du lien :

Lire p.48